Stendhal, Детальна інформація
Stendhal
Il est admirable que Stendhal, dans un roman, ait ete amene a decrire avec autant d'exactitude la nature et les moyens du pouvoir : a la tete de l'Etat, la Banque, "cette nouvelle noblesse gagnee en ecrasant ou en escamotant la revolution de Juillet". La Banque qui a mis sur le trone celui que le romancier appelle non pas Robert Macaire, comme Karl Marx, mais ce qui revient au meme dans son langage code "le plus fripon des kings".
Les ministres qui acceptent de proteger le fils d'un banquier parce qu'ils speculent a la Bourse, et qu'un "ministere ne peut defaire la Bourse mais [que] la Bourse peut defaire un ministere". Les prefets qui fabriquent les elections sans gloire - facilitees par le regime censitaire - malgre une distribution judicieuse des pots-de-vin, des debits de tabac et des annees de prison. La police -ou plutot les polices - dont le souci "est de veiller a ce que trop d'intimite ne s'etablisse entre les soldats et les citoyens" et qui de temps en temps fait assassiner un soldat par des provocateurs vetus en ouvriers (l'incident Kortis qui met en scene un agent du pouvoir blesse par une sentinelle qu'il voulait desarmer est historique). La religion que le gouvernement des banquiers libres-penseurs autant que celui de la Restauration bien-pensante revere, parce qu'elle est "le plus ferme appui du gouvernement despotique". L'armee dont la fonction n'est pas de defendre la patrie mais de "sabrer les tisserands et pour qui l'expedition de la rue Transnonain est la bataille de Marengo".
Il ne s'agit meme plus d'un coup de pistolet au milieu d'un concert mais d'un concert de coups de pistolet, d'un feu roulant de mousqueterie sur la monarchie de Juillet, ses bailleurs de fonds, ses courtisans et ses policiers.
Alors que va devenir le heros stendhalien dans ce bourbier ? Comment va-t-il s'y prendre pour aller a la chasse au bonheur ?
Prenons l'exemple de Lucien Leuwen.
Comme l'a note Jean Prevost, il est ne d'un reve de compensation. Contrairement a Henri Beyle, il a un pere riche qui l'aime, le comprend et le soutient. Sa mere est vivante, et l'entoure de sa tendresse. Il est beau, elegant, envie. Les grands de ce monde lui manifestent la consideration due a la richesse de son pere. Enfin et surtout, il est aime de Mathilde, ou plutot de Bathilde, puisque c'est le prenom de Mme de Chasteller, incarnation litteraire du grand amour de Stendhal.
Des le depart, donc, toutes les conditions paraissent reunies pour que Lucien ait une vie brillante et heureuse. Mais un lourd handicap pese sur lui. Atteint de la "maladie du trop raisonner", la societe telle qu'il la voit n'arrive pas a l'enthousiasmer.
D'ou les etranges errements de ce fils de grand bourgeois. Des la premiere phrase de son roman, Stendhal nous en donne la cle :
"Lucien Leuwen avait ete chasse de l'Ecole Polytechnique pour s'etre alle promene mal a propos, un jour qu'il etait consigne, ainsi que tous ses camarades : c'etait a l'epoque d'une des celebres journees de juin avril ou fevrier 1832 ou 1834.
"Quelques jeunes gens assez fous, mais doues d'un grand courage, pretendaient detroner le roi, et l'Ecole Polytechnique (qui est en possession de deplaire au maitre des Tuileries) etait severement consignee dans ses quartiers. Le lendemain de la promenade, Lucien fut renvoye comme republicain."
La petite "promenade" si discretement evoquee qu'a accomplie Lucien, c'est celle qui l'a conduit le 5 juin 1832 aux funerailles du general Lamarque. Ancien soldat de la Revolution et de l'Empire, volontaire en 1792, le general Lamarque s'est rendu populaire par son opposition aux Bourbons et a Louis-Philippe. Ses obseques sont l'occasion d'une veritable insurrection contre la monarchie de Juillet; elle se termine apres quarante-huit heures de violents combats par le massacre des derniers insurges au cloitre Saint-Merri. Nous n'en sommes pas loin. On denombre quelque huit cents morts et blesses.
Si les carlistes y participent, le courant republicain est largement dominant. "L'union se realise dans le combat entre les jeunes bourgeois adherents aux societes republicaines et les membres des corporations ouvrieres..."
C'est sur ces barricades que vont mourir Gavroche de Victor Hugo et Michel Chretien, le heros republicain du cloitre de Saint-Merri, qui a touche le coeur du monarchiste Balzac.
Lucien Leuwen, lui, n'en mourra pas, mais il est renvoye de l'Ecole, et sans le salon et l'argent de son pere, "jamais [dit-il lui-meme], je ne me releverai de la profonde disgrace ou nous a jetes notre republicanisme de l'Ecole Polytechnique".
A l'un de ses amis moins scrupuleux qui l'invite a entrer sans plus attendre dans la carriere, il repond : "Tu as cent fois raison ... mais je suis bien a plaindre : j'ai horreur de cette porte par laquelle il faut passer; il y a sous cette porte trop de fumier."
Comme Stendhal, son heros est un jacobin qui pense que la Revolution francaise a ete un jalon decisif sur la voie des temps modernes et de la conquete du bonheur pour les peuples. Il considere avec un mepris amuse les nostalgiques de l'Ancien Regime qui gemissent sur la decadence francaise : "Rien n'etait plus plaisant aux yeux de Lucien, qui croyait que c'etait precisement a compter de 1786 que la France avait commence a sortir un peu de la barbarie ou elle est encore a demi plongee."
Mais la Revolution a debouche sur "l'Empire et sa servilite", et les anciens generaux de Napoleon, si braves hier au combat pour la patrie, se sont mus en courtisans ou en policiers : "Heureux les heros morts avant 1804 !" Napoleon, au moment de la signature du Concordat, exile un de ses generaux apres ce bref dialogue avec lui : "La belle ceremonie, Delmas ! c'est vraiment superbe, dit l'empereur revenant de Notre-Dame. - Oui, general, il n'y manque que les deux millions d'hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez." Et ce qui a succede a l'Empire est plus meprisable encore. La Restauration avec le retour des emigres dans les fourgons de la Sainte-Alliance, la Terreur blanche, le triomphe de l'obscurantisme. Enfin, la monarchie de Juillet, avec Robert Macaire sur le trone et la Banque qui dispose ses rets, remplit ses coffres et assume le vrai pouvoir.
Ne trop tot ou trop tard, Lucien Leuwen ne sait ou porter ses pas : "En verite ... Je ne sais ce que je desire." Ce qui est sur, c'est qu'il refuse le nouveau pouvoir ou il ne voit que mediocrite, bassesse, compromission et "presque le crime de l'humanite envers le petite peuple". Certes, il est tente par le reve republicain qui l'a deja conduit, jeune etudiant, aux obseques du general Lamarque. Dans son regiment qui "foisonne de denonciateurs et d'espions", son admiration va aux conjures romantiques qui ont devine en lui la complicite d'une ame noble et lui envoient un message de sympathie pour lui faire part de leurs opinions republicaines.
Lucien Leuwen ne peut pas savoir que le reve de ses chers republicains un peu fous s'achevera quelques dizaines d'annees plus tard sous les balles des Versaillais au pied du mur d'un cimetiere parisien. Un mur qui porte aujourd'hui leur nom.
Mais, au-dela de son degout pour le systeme en vigueur, il s'interroge sur celui qui pourrait suivre. En France il n'entrevoit rien de possible dans l'immediat.
Il songe un moment a partir en Amerique qu'il imagine republicaine, mais estime qu'il s'ennuierait la-bas.
"Je prefererais cent fois les moeurs elegantes d'un cour corrompue ... J'ai besoin des plaisirs donnes par une ancienne civilisation."
Conscient de s'enfermer dans une impasse, il se juge sans indulgence : "Mais alors, animal, supporte les gouvernements corrompus, produits de cette ancienne civilisation; il n'y a qu'un sot ou un enfant qui consente a conserver des desirs contradictoires."
Ce sont pourtant ces desirs contradictoires qui portent la marque du heros stendhalien. Il ne peut pas resoudre seul cette contradiction, et c'est a l'Histoire qu'il reviendra de trancher un jour le noeud gordien. Lucien rejette avec violence la societe de son temps, mais il n'a ni les moyens, ni le gout, ni vraiment l'envie de la remplacer par une autre dont les contours ne lui paraissent pas avec nettete ou lui semblent au contraire trop abrupts.
Alors, que peut faire le heros, sinon tenter de preserver son integrite, puisque le terrain est mine par l'homme de qualite. Se refugier une fois de plus dans l'egotisme : "Au fond, je me moque de tout excepte de ma propre estime", se dit Lucien. Ce qui signifie tout bien pese qu'il ne se moque de rien. Mais cette demarche le conduit d'abord a refuser d'entrer dans le jeu, il n'accepte d'etre ni conquerant ni Rastignac, ni recupere comme Frederic Moreau, le heros flaubertien de l'Education sentimentale. Il demeure fidele a son attitude de protestataire : "Moi pleleien et liberal je ne puis etre quelque chose au milieu de toutes ces vanites que par la resistance."
Lucien Leuwen, c'est l'histoire d'un homme qui reve d'une republique utopique et qui, ne voyant rien venir, s'efforce de vivre sans perdre son propre respect dans une societe dont il rejette la regle, bien qu'apparemment elle le favorise. C'est l'histoire d'une solitude a laquelle il ne peut echapper lui aussi que par l'amour.
Pourquoi a la lecture de Stendhal suis-je frappe par l'acuite de certaines reflexions qui, au-dela de la diversite des situations, des pays et des hommes, malgre les annees ecoulees, me paraissent jeter encore une lueur fulgurante sur le comportement des individus ou des peuples face a la politique, au pouvoir et a ses perils ? Meme et surtout quand il s'agit de ceux qu'il estime ou qu'il aime.
A propos de Napoleon, par exemple, dont il ecrit pourtant vers la fin de sa vie, sans doute pour mieux exprimer son mepris a l'egard de la Restauration et de la monarchie de Juillet, que ce fut "le seul homme qu'il respecta". Mais son admiration ne l'aveugle pas, qu'on en juge : "Treize ans et demi de succes firent d'Alexandre le Grand une espece de fou. Un bonheur exactement de la meme duree produisit la meme folie chez Napoleon."
Sur la campagne d'Italie, alors que l'armee francaise, qui est encore celle de la Revolution, est accueillie d'abord avec enthousiasme parce qu'elle chasse l'occupant autrichien : "On renversa leurs statues et tout a coup l'on se trouva inonde de lumiere." "Plus tard, l'enthousiasme diminua ... Le bon peuple milanais ne savait pas que la presence d'une armee, fut-elle liberatrice est toujours une grande calamite."
Sur le pouvoir absolu qui engendre inevitablement un regime policier : "L'empereur avait cinq polices differentes qui se controlaient l'une l'autre. Un mot qui s'ecartait de l'adoration je ne dirai pas pour le despote, mais pour le despotisme, perdait a jamais."
Les ministres qui acceptent de proteger le fils d'un banquier parce qu'ils speculent a la Bourse, et qu'un "ministere ne peut defaire la Bourse mais [que] la Bourse peut defaire un ministere". Les prefets qui fabriquent les elections sans gloire - facilitees par le regime censitaire - malgre une distribution judicieuse des pots-de-vin, des debits de tabac et des annees de prison. La police -ou plutot les polices - dont le souci "est de veiller a ce que trop d'intimite ne s'etablisse entre les soldats et les citoyens" et qui de temps en temps fait assassiner un soldat par des provocateurs vetus en ouvriers (l'incident Kortis qui met en scene un agent du pouvoir blesse par une sentinelle qu'il voulait desarmer est historique). La religion que le gouvernement des banquiers libres-penseurs autant que celui de la Restauration bien-pensante revere, parce qu'elle est "le plus ferme appui du gouvernement despotique". L'armee dont la fonction n'est pas de defendre la patrie mais de "sabrer les tisserands et pour qui l'expedition de la rue Transnonain est la bataille de Marengo".
Il ne s'agit meme plus d'un coup de pistolet au milieu d'un concert mais d'un concert de coups de pistolet, d'un feu roulant de mousqueterie sur la monarchie de Juillet, ses bailleurs de fonds, ses courtisans et ses policiers.
Alors que va devenir le heros stendhalien dans ce bourbier ? Comment va-t-il s'y prendre pour aller a la chasse au bonheur ?
Prenons l'exemple de Lucien Leuwen.
Comme l'a note Jean Prevost, il est ne d'un reve de compensation. Contrairement a Henri Beyle, il a un pere riche qui l'aime, le comprend et le soutient. Sa mere est vivante, et l'entoure de sa tendresse. Il est beau, elegant, envie. Les grands de ce monde lui manifestent la consideration due a la richesse de son pere. Enfin et surtout, il est aime de Mathilde, ou plutot de Bathilde, puisque c'est le prenom de Mme de Chasteller, incarnation litteraire du grand amour de Stendhal.
Des le depart, donc, toutes les conditions paraissent reunies pour que Lucien ait une vie brillante et heureuse. Mais un lourd handicap pese sur lui. Atteint de la "maladie du trop raisonner", la societe telle qu'il la voit n'arrive pas a l'enthousiasmer.
D'ou les etranges errements de ce fils de grand bourgeois. Des la premiere phrase de son roman, Stendhal nous en donne la cle :
"Lucien Leuwen avait ete chasse de l'Ecole Polytechnique pour s'etre alle promene mal a propos, un jour qu'il etait consigne, ainsi que tous ses camarades : c'etait a l'epoque d'une des celebres journees de juin avril ou fevrier 1832 ou 1834.
"Quelques jeunes gens assez fous, mais doues d'un grand courage, pretendaient detroner le roi, et l'Ecole Polytechnique (qui est en possession de deplaire au maitre des Tuileries) etait severement consignee dans ses quartiers. Le lendemain de la promenade, Lucien fut renvoye comme republicain."
La petite "promenade" si discretement evoquee qu'a accomplie Lucien, c'est celle qui l'a conduit le 5 juin 1832 aux funerailles du general Lamarque. Ancien soldat de la Revolution et de l'Empire, volontaire en 1792, le general Lamarque s'est rendu populaire par son opposition aux Bourbons et a Louis-Philippe. Ses obseques sont l'occasion d'une veritable insurrection contre la monarchie de Juillet; elle se termine apres quarante-huit heures de violents combats par le massacre des derniers insurges au cloitre Saint-Merri. Nous n'en sommes pas loin. On denombre quelque huit cents morts et blesses.
Si les carlistes y participent, le courant republicain est largement dominant. "L'union se realise dans le combat entre les jeunes bourgeois adherents aux societes republicaines et les membres des corporations ouvrieres..."
C'est sur ces barricades que vont mourir Gavroche de Victor Hugo et Michel Chretien, le heros republicain du cloitre de Saint-Merri, qui a touche le coeur du monarchiste Balzac.
Lucien Leuwen, lui, n'en mourra pas, mais il est renvoye de l'Ecole, et sans le salon et l'argent de son pere, "jamais [dit-il lui-meme], je ne me releverai de la profonde disgrace ou nous a jetes notre republicanisme de l'Ecole Polytechnique".
A l'un de ses amis moins scrupuleux qui l'invite a entrer sans plus attendre dans la carriere, il repond : "Tu as cent fois raison ... mais je suis bien a plaindre : j'ai horreur de cette porte par laquelle il faut passer; il y a sous cette porte trop de fumier."
Comme Stendhal, son heros est un jacobin qui pense que la Revolution francaise a ete un jalon decisif sur la voie des temps modernes et de la conquete du bonheur pour les peuples. Il considere avec un mepris amuse les nostalgiques de l'Ancien Regime qui gemissent sur la decadence francaise : "Rien n'etait plus plaisant aux yeux de Lucien, qui croyait que c'etait precisement a compter de 1786 que la France avait commence a sortir un peu de la barbarie ou elle est encore a demi plongee."
Mais la Revolution a debouche sur "l'Empire et sa servilite", et les anciens generaux de Napoleon, si braves hier au combat pour la patrie, se sont mus en courtisans ou en policiers : "Heureux les heros morts avant 1804 !" Napoleon, au moment de la signature du Concordat, exile un de ses generaux apres ce bref dialogue avec lui : "La belle ceremonie, Delmas ! c'est vraiment superbe, dit l'empereur revenant de Notre-Dame. - Oui, general, il n'y manque que les deux millions d'hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez." Et ce qui a succede a l'Empire est plus meprisable encore. La Restauration avec le retour des emigres dans les fourgons de la Sainte-Alliance, la Terreur blanche, le triomphe de l'obscurantisme. Enfin, la monarchie de Juillet, avec Robert Macaire sur le trone et la Banque qui dispose ses rets, remplit ses coffres et assume le vrai pouvoir.
Ne trop tot ou trop tard, Lucien Leuwen ne sait ou porter ses pas : "En verite ... Je ne sais ce que je desire." Ce qui est sur, c'est qu'il refuse le nouveau pouvoir ou il ne voit que mediocrite, bassesse, compromission et "presque le crime de l'humanite envers le petite peuple". Certes, il est tente par le reve republicain qui l'a deja conduit, jeune etudiant, aux obseques du general Lamarque. Dans son regiment qui "foisonne de denonciateurs et d'espions", son admiration va aux conjures romantiques qui ont devine en lui la complicite d'une ame noble et lui envoient un message de sympathie pour lui faire part de leurs opinions republicaines.
Lucien Leuwen ne peut pas savoir que le reve de ses chers republicains un peu fous s'achevera quelques dizaines d'annees plus tard sous les balles des Versaillais au pied du mur d'un cimetiere parisien. Un mur qui porte aujourd'hui leur nom.
Mais, au-dela de son degout pour le systeme en vigueur, il s'interroge sur celui qui pourrait suivre. En France il n'entrevoit rien de possible dans l'immediat.
Il songe un moment a partir en Amerique qu'il imagine republicaine, mais estime qu'il s'ennuierait la-bas.
"Je prefererais cent fois les moeurs elegantes d'un cour corrompue ... J'ai besoin des plaisirs donnes par une ancienne civilisation."
Conscient de s'enfermer dans une impasse, il se juge sans indulgence : "Mais alors, animal, supporte les gouvernements corrompus, produits de cette ancienne civilisation; il n'y a qu'un sot ou un enfant qui consente a conserver des desirs contradictoires."
Ce sont pourtant ces desirs contradictoires qui portent la marque du heros stendhalien. Il ne peut pas resoudre seul cette contradiction, et c'est a l'Histoire qu'il reviendra de trancher un jour le noeud gordien. Lucien rejette avec violence la societe de son temps, mais il n'a ni les moyens, ni le gout, ni vraiment l'envie de la remplacer par une autre dont les contours ne lui paraissent pas avec nettete ou lui semblent au contraire trop abrupts.
Alors, que peut faire le heros, sinon tenter de preserver son integrite, puisque le terrain est mine par l'homme de qualite. Se refugier une fois de plus dans l'egotisme : "Au fond, je me moque de tout excepte de ma propre estime", se dit Lucien. Ce qui signifie tout bien pese qu'il ne se moque de rien. Mais cette demarche le conduit d'abord a refuser d'entrer dans le jeu, il n'accepte d'etre ni conquerant ni Rastignac, ni recupere comme Frederic Moreau, le heros flaubertien de l'Education sentimentale. Il demeure fidele a son attitude de protestataire : "Moi pleleien et liberal je ne puis etre quelque chose au milieu de toutes ces vanites que par la resistance."
Lucien Leuwen, c'est l'histoire d'un homme qui reve d'une republique utopique et qui, ne voyant rien venir, s'efforce de vivre sans perdre son propre respect dans une societe dont il rejette la regle, bien qu'apparemment elle le favorise. C'est l'histoire d'une solitude a laquelle il ne peut echapper lui aussi que par l'amour.
Pourquoi a la lecture de Stendhal suis-je frappe par l'acuite de certaines reflexions qui, au-dela de la diversite des situations, des pays et des hommes, malgre les annees ecoulees, me paraissent jeter encore une lueur fulgurante sur le comportement des individus ou des peuples face a la politique, au pouvoir et a ses perils ? Meme et surtout quand il s'agit de ceux qu'il estime ou qu'il aime.
A propos de Napoleon, par exemple, dont il ecrit pourtant vers la fin de sa vie, sans doute pour mieux exprimer son mepris a l'egard de la Restauration et de la monarchie de Juillet, que ce fut "le seul homme qu'il respecta". Mais son admiration ne l'aveugle pas, qu'on en juge : "Treize ans et demi de succes firent d'Alexandre le Grand une espece de fou. Un bonheur exactement de la meme duree produisit la meme folie chez Napoleon."
Sur la campagne d'Italie, alors que l'armee francaise, qui est encore celle de la Revolution, est accueillie d'abord avec enthousiasme parce qu'elle chasse l'occupant autrichien : "On renversa leurs statues et tout a coup l'on se trouva inonde de lumiere." "Plus tard, l'enthousiasme diminua ... Le bon peuple milanais ne savait pas que la presence d'une armee, fut-elle liberatrice est toujours une grande calamite."
Sur le pouvoir absolu qui engendre inevitablement un regime policier : "L'empereur avait cinq polices differentes qui se controlaient l'une l'autre. Un mot qui s'ecartait de l'adoration je ne dirai pas pour le despote, mais pour le despotisme, perdait a jamais."
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